« Si nous nous risquons à lever l’interdit, à franchir la distance prescrite, c’est-à-dire si nous nous attardons sur un détail, si nous regardons la sculpture comme une addition de parties, nous la voyons littéralement se défaire devant nos yeux. La représentation humaine fait place à celle d’un être monstrueux et d’un être traqué inerte et comme cloué entre deux affres. Un monstre fraîchement tiré du volcan, ruisselant encore et gluant de laves mal refroidies. Ce corps, qui était celui d’une femme ou d’un homme, n’est plus qu’une masse déformée et crispée, boursouflée et atrocement distendue. Nous assistons à son supplice et à sa désintégration. Nous glissons à sa suite dans une région infra-humaine. Nous participons à la dislocation de l’édifice humain par le soulèvement, l’insurrection de la matière même dont il est façonné. Nous sommes impliqués dans cette ultime dégradation. Si cette chair est encore vivante, elle a été criblée, lacérée, retournée comme un champ et semée de bubons. Ce ne sont plus déjà que les convulsions de la matière inorganisée à la recherche d’une forme, le tumulte pétrifié du chaos, ce chaos d’où le personnage est issu et où il retourne et dont on n’osait avouer que l’homme fût si proche. »
Jacques DUPIN, in Alberto Giacometti, textes pour une approche (1962), Fourbis, 1991, pp. 27-28.
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